Traçabilité en Afrique : l’urgence économique, sanitaire et environnementale qui peut accélérer la croissance

La traçabilité n’est plus un sujet technique réservé aux logisticiens : en Afrique, elle s’impose comme un levier de souveraineté économique, de santé publique et de protection de l’environnement. Face à l’ampleur des fraudes (contrefaçon, dilution, substitution, mauvais étiquetage, contrebande, détournements de produits subventionnés…), l’enjeu est clair : sécuriser les chaînes d’approvisionnement, protéger les consommateurs et redonner de la valeur aux producteurs comme aux États.

Les chiffres synthétisés dans un rapport de SICPA sur les transitions alimentaire, sanitaire et énergétique illustrent l’échelle du défi, mais aussi l’ampleur de l’opportunité. En s’appuyant sur des cadres juridiques et fiscaux (dont le plan BEPS et la norme CRS) et sur des solutions d’identification, d’authentification et de traçabilité à la fois physiques et numériques, le continent peut accélérer l’émergence d’une véritable économie de confiance.


Pourquoi la traçabilité devient un impératif stratégique

La traçabilité consiste à pouvoir suivre un produit (ou un lot) et prouver son origine, son parcours, sa conformité et son intégrité, depuis la production jusqu’au consommateur final. Lorsqu’elle est bien conçue, elle permet :

  • d’authentifier ce qui est vendu (lutte anti-contrefaçon) ;
  • de détecter la fraude (dilution, substitution, détournement, fausses déclarations) ;
  • d’améliorer la sécurité des produits (alimentaire et pharmaceutique) ;
  • d’augmenter les recettes via une meilleure collecte fiscale et une réduction de l’informel ;
  • de renforcer la compétitivité et l’attractivité pour l’investissement, grâce à des chaînes d’approvisionnement plus fiables.

Dans un contexte où de nombreuses économies africaines doivent composer avec une part importante d’informel et avec des flux illicites, la traçabilité agit comme un outil de preuve: preuve de conformité, preuve d’origine, preuve de taxation, preuve de qualité.

Objectif final : remplacer la suspicion par la preuve, et transformer la transparence en avantage compétitif.


Des fraudes coûteuses… et des gains à portée de main

Les fraudes ne sont pas un “bruit de fond” : elles peuvent déstabiliser des filières entières, miner la confiance des consommateurs, réduire les recettes publiques et financer des réseaux criminels. Les estimations rapportées par sicpa donnent une idée des ordres de grandeur.

Panorama chiffré : où se concentrent les pertes

SecteurProblèmes typiquesOrdres de grandeur citésPourquoi la traçabilité change la donne
AlimentaireContrefaçon, dilution, substitution, mauvais étiquetage, fausse origine30 à 40 milliards USD de pertes annuelles au niveau mondial ; produits souvent ciblés : huile de palme, poisson, plantain, miel, riz, sucre, alcool, huile d’oliveAuthentification des lots, preuve d’origine, contrôle qualité, sécurisation des marques
SantéMédicaments falsifiés ou de qualité inférieure, circuits parallèlesEnviron 200 milliards USD par an ; 42 % des faux signalés à l’OMS (2013–2017) provenaient d’Afrique ; près de 200 000 enfants touchés chaque annéeVérification à l’unité, suivi des lots, alertes et retraits ciblés, protection des patients
Carburants / énergieVols, contrebande, frelatage, détournement de subventions, fausses déclarations133 milliards USD par an de carburants volés, falsifiés ou escroqués (marché global estimé à 7 trillions USD) ; exemples cités : Nigeria, Libye, Ghana, CamerounMarquage et contrôle, réduction de la contrebande, meilleure fiscalité, qualité carburant

Ce tableau met en évidence une réalité encourageante : chaque point de fraude évité représente un gain potentiel en recettes, en qualité et en confiance. Et ce gain est à la fois public (fiscalité, santé, sécurité) et privé (marques, marges, exportations, fidélité client).


Alimentation : protéger les filières, valoriser l’origine, sécuriser l’export

Sur de nombreux marchés, la fraude alimentaire prend des formes variées : substitution d’ingrédients, dilution, fausse provenance géographique, étiquetage trompeur, contrefaçon de marque. Les produits cités comme fréquemment concernés incluent notamment l’huile de palme, le poisson, le plantain, le miel, le riz, le sucre et l’alcool. L’huile d’olive est également décrite comme particulièrement ciblée par des fraudes structurées.

Ce que la traçabilité apporte concrètement aux acteurs agroalimentaires

  • Différenciation et premiumisation: prouver l’origine et la qualité permet de mieux valoriser les produits et de réduire la concurrence déloyale.
  • Accès aux marchés: les acheteurs (importateurs, distributeurs, industries) demandent de plus en plus des preuves de conformité, de provenance et de contrôle qualité.
  • Gestion des crises: une traçabilité robuste permet de cibler des retraits de lots au lieu de pénaliser toute une filière.
  • Protection de marque: authentifier un produit renforce la confiance et protège l’investissement marketing.

En pratique, une approche efficace combine souvent une marque physique sécurisée (éléments difficiles à reproduire, identifiants uniques) et une couche numérique (enregistrement, vérification, historisation des événements de chaîne logistique).


Santé : la traçabilité comme bouclier de santé publique

La fraude pharmaceutique est l’un des domaines où l’impact humain est immédiat. Selon les données rapportées, les médicaments falsifiés généreraient environ 200 milliards de dollars par an. Le rapport cite aussi un indicateur particulièrement marquant : 42 % des faux médicaments signalés à l’OMS entre 2013 et 2017 provenaient d’Afrique, avec près de 200 000 enfants touchés chaque année.

Pourquoi l’authentification à l’unité change l’équation

Dans le médicament, la traçabilité ne se limite pas à “suivre un carton”. L’efficacité augmente fortement lorsque l’on peut :

  • attribuer un identifiant unique à chaque unité vendue ;
  • permettre une vérification simple (par des acteurs autorisés, voire par le consommateur selon le modèle retenu) ;
  • relier l’identifiant à des données infalsifiables sur le lot, le fabricant, les points de distribution et les dates.

Les bénéfices dépassent la lutte anti-fraude : une meilleure traçabilité contribue aussi à améliorer la disponibilité (réduction des fuites et détournements), à fiabiliser les stocks et à mieux piloter les retraits en cas d’alerte qualité.


Carburants et énergie : sécuriser les recettes, la qualité et la stabilité

Dans l’énergie, la fraude prend souvent une dimension systémique : contrebande transfrontalière, vol sur les infrastructures, frelatage, détournement de carburant subventionné, fausses déclarations. Les estimations reprises évoquent 133 milliards de dollars de carburants volés, falsifiés ou escroqués chaque année, sur un marché global estimé à 7 trillions de dollars.

Le rapport évoque également des exemples nationaux qui rendent l’enjeu très concret : le Nigeria, la Libye, le Ghana et le Cameroun sont cités pour illustrer l’ampleur de pertes et de détournements associés aux carburants illicites.

Les bénéfices d’une traçabilité carburants bien exécutée

  • Hausse des recettes: réduction de l’évasion fiscale et amélioration de la conformité sur la chaîne de distribution.
  • Qualité et protection des équipements: lutte contre les carburants frelatés, qui peuvent endommager moteurs et installations.
  • Réduction de la criminalité économique: la traçabilité complique la revente des volumes détournés et renforce les capacités de contrôle.
  • Stabilité des marchés: en limitant les distorsions, elle favorise une concurrence plus saine et une meilleure prévisibilité.

Le socle indispensable : cadres juridiques et fiscaux (BEPS et CRS)

La technologie seule ne suffit pas. Pour passer à l’échelle et rendre la confiance “systémique”, les États ont intérêt à bâtir un environnement propice : règles claires, fiscalité cohérente, contrôles modernisés, coopération internationale.

BEPS : renforcer la souveraineté fiscale et limiter l’érosion de la base d’imposition

Le plan BEPS (Base Erosion and Profit Shifting) est présenté comme un cadre permettant de mieux lutter contre l’érosion de la base d’imposition et le transfert des bénéfices. Le rapport rappelle qu’il a été initié en 2015 (G20 et OCDE), avec un cadre inclusif formalisé en 2018. Pour un pays, l’adhésion s’accompagne typiquement :

  • d’un signal politique clair en faveur de l’équité fiscale ;
  • d’une montée en qualité de la législation et des pratiques administratives ;
  • d’un partage de bonnes pratiques et de formations, utile pour renforcer les administrations.

CRS : rendre la transparence opérationnelle grâce à l’échange automatique d’informations

La norme CRS (Common Reporting Standard), appelée aussi norme commune de déclaration, vise l’échange automatique d’informations sur les comptes financiers détenus par des non-résidents. L’intérêt est direct : réduire l’opacité et faciliter la conformité, ce qui renforce le financement des politiques publiques.

Dans une logique de traçabilité économique, ces cadres contribuent à créer un environnement où les acteurs vertueux ne sont pas pénalisés, et où la donnée fiable devient un actif.


Solutions de traçabilité : combiner le physique et le numérique pour une preuve robuste

Une approche moderne de la traçabilité repose sur une idée simple : dans un monde où le physique et le numérique s’entremêlent, la confiance doit pouvoir se vérifier. Cela implique des systèmes capables de relier :

  • un objet réel (produit, emballage, document, lot) ;
  • un identifiant (unique, difficile à copier) ;
  • un ensemble de données (origine, transformations, taxes, contrôles qualité) ;
  • des règles de gouvernance (qui peut écrire, lire, contrôler, auditer).

Les trois fonctions clés : identifier, authentifier, tracer

  • Identification: attribuer un identifiant fiable à un produit, un lot, un opérateur ou un événement.
  • Authentification: permettre de vérifier que l’identifiant correspond à un vrai produit, non falsifié.
  • Traçabilité: enregistrer les étapes et mouvements, afin de reconstruire l’historique et de détecter les anomalies.

Cette combinaison permet d’aller au-delà du contrôle ponctuel : on passe à une surveillance intelligente de la chaîne, capable de repérer des schémas (volumes incohérents, trajets atypiques, ruptures de chaîne, surreprésentation d’un point de vente, etc.).


Vers une « économie de confiance » : un cercle vertueux pour les États, les entreprises et les citoyens

Le concept d’économie de confiance repose sur une promesse pragmatique : des transactions, des interactions et des produits fondés sur des données protégées, vérifiables et difficiles à falsifier. Lorsqu’elle est mise en œuvre à l’échelle d’un pays ou d’un secteur, cette logique peut déclencher un cercle vertueux :

  • Les consommateurs gagnent en sécurité et en qualité.
  • Les entreprises protègent leurs marques, sécurisent leurs revenus et investissent plus sereinement.
  • Les États améliorent la collecte fiscale, modernisent l’administration et financent mieux les services publics.

Ce type d’approche se renforce lorsqu’il existe une coopération structurée entre autorités publiques (douanes, fiscalité, santé, énergie), acteurs privés (industriels, distributeurs) et prestataires de solutions.


Des résultats mesurables : exemples de gains documentés

Un message particulièrement mobilisateur ressort des données citées : la traçabilité ne produit pas seulement des “bonnes intentions”, elle peut générer des résultats mesurables en recettes et en conformité.

Accroissements de recettes fiscales cités

  • Kenya: + 45 %
  • Ouganda: + 40 %
  • Tanzanie: + 128 %

Hausse du nombre d’opérateurs recensés citée

  • Togo: + 90 %
  • Maroc: + 20 %
  • Ouganda: + 262 %

Ces indicateurs illustrent un bénéfice essentiel : la traçabilité aide à faire entrer l’activité réelle dans le champ du visible (opérateurs, volumes, flux), ce qui facilite ensuite la conformité, la planification et l’investissement.


Plan d’action : comment réussir un programme de traçabilité à grande échelle

Pour maximiser les bénéfices, un programme de traçabilité gagne à suivre une logique progressive, orientée résultats.

1) Prioriser les produits à risque et à fort impact

Commencer par des catégories où l’impact est immédiat :

  • produits de grande consommation exposés à la fraude ;
  • produits sensibles pour la santé ;
  • produits à accises (où la traçabilité soutient directement la collecte fiscale) ;
  • produits fortement exportés (où la preuve d’origine et de conformité crée un avantage).

2) Définir des standards d’identification et des règles de contrôle

  • définition des identifiants (unité, lot, point de vente, importateur) ;
  • règles de génération, d’apposition et de vérification ;
  • procédures d’audit et de sanctions en cas de fraude.

3) Choisir une architecture hybride : marquage sécurisé + registre numérique

Un dispositif efficace associe généralement :

  • un marquage physique robuste ;
  • un système numérique de gestion des identifiants et événements ;
  • des interfaces opérationnelles pour les contrôles sur le terrain.

4) Mobiliser l’écosystème et faciliter l’adoption

  • formation des administrations et des opérateurs ;
  • mécanismes de support et de conformité ;
  • communication orientée bénéfices (qualité, sécurité, compétitivité).

5) Mesurer et piloter par indicateurs

Les programmes les plus convaincants s’appuient sur des KPI simples :

  • évolution des recettes (accises, TVA, droits) ;
  • part de marché de l’informel estimée ;
  • taux de conformité des opérateurs ;
  • incidents qualité et retraits ;
  • résultats des contrôles (anomalies détectées, volumes saisis).

Traçabilité et durabilité : un accélérateur pour l’environnement et la qualité

Au-delà de la lutte contre la fraude, la traçabilité soutient une ambition environnementale : prouver l’origine, documenter les pratiques, réduire les flux illicites et améliorer la gestion des filières. Dans l’énergie, le rapport souligne aussi l’importance croissante de la traçabilité pour des marchés en transformation, notamment autour des énergies renouvelables et des nouvelles exigences de certification.

En rendant visibles les flux et les responsabilités, la traçabilité facilite :

  • la réduction des pratiques illégales à forte empreinte environnementale ;
  • la conformité aux normes et certifications qui se mettent en place ;
  • la transparence sur les chaînes de valeur, un point clé pour attirer investissements et partenariats.

Conclusion : faire de la confiance un avantage compétitif africain

Dans un contexte de fraudes massives touchant l’alimentation, la santé et l’énergie, la traçabilité apparaît comme une réponse à très fort rendement : elle protège les citoyens, renforce l’État, sécurise les entreprises et améliore l’image des marchés. Associée à des cadres comme BEPS et CRS, et déployée via des solutions d’identification, d’authentification et de traçabilité hybrides (physique + numérique), elle devient un véritable moteur d’économie de confiance.

Le plus motivant est que cette transformation n’est pas théorique : des gains documentés en recettes et en formalisation des opérateurs montrent qu’un déploiement ambitieux peut produire des résultats rapides, mesurables et durables. En faisant de la confiance une infrastructure, l’Afrique peut convertir un défi majeur en opportunité de compétitivité, de santé publique et de croissance inclusive.

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